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La visite des Kohanga Reo : une expérience Maori (Article de Dom Leoture paru dans Tahiti Pacifique en Décembre 2003) 

Suite au voyage d’étude sur les écoles Kohanga reo de Nouvelle Zélande, il semble important de faire connaître la réussite de cette expérience Maori. Cette visite d’établissements scolaires en immersion linguistique totale s’est révélée, telle la partie visible de l’iceberg, la porte d’entrée d’un monde polynésien porteur de richesses profondes. 

Les ‘Sésame, ouvre-toi’ de l'avocat Stanley Cross et son épouse, la conseillère territoriale Tina Cross, ont permis les chaleureux accueils Maori et la rencontre de nombreuses personnalités phares du monde polynésien de Aotearoa, ainsi que leurs visions claires. 

La délégation, composée de représentants des cinq archipels ne s’attendait pas, en visitant son premier kohanga reo, à vivre des moments si émouvants. Pourquoi donc, alors, en sommes nous ressorti les yeux humides et le nez pris ? Il ne s’agissait après tout que d’une école parmi des centaines d’autres kohanga reo similaires… S’agissant d’émotions, l’analyse intellectuelle est un mensonge réducteur que chacun écoute à sa façon. Nous laisserons donc résonner ces voix fières d’enfants maori, échos de ce monde qui fut le notre, puis irrémédiablement quitté, voire perdu, celui de l’enfance. 

Qu’est donc un kohanga reo ? En maori, cela signifie « nid de langue ». Nid douillet serait plus juste, pour rendre compte de la chaude atmosphère qui y règne… Administrativement parlant, il s’agit d’une école accueillant des enfants jusqu’à l’âge de cinq ans, où l’éducation est donnée en langue maori. Dans la réalité, c’est un lieu de vie où les enfants sont baignés dans la culture et la philosophie polynésienne, apprenant à se sentir bien, avec tout le monde. La pédagogie, en matière d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, ne diffère en rien de ce que l’on peut voir dans le monde entier ; néanmoins on pourrait la qualifier de positive, dans la mesure où elle est centrée sur le progrès de chaque enfant, ce qui lui permet d’évoluer à son rythme sans jamais être négativement critiqué. Soutenu ainsi, l’enfant développe une assurance et une confiance en lui-même bien étonnante. Dès son plus jeune age, l’enfant s’approprie son univers. Il apprend une généalogie simple qu’il complètera au fil des années ; il nomme sa montagne, sa rivière, sa tribu, la pirogue qui a transporté ses ancêtres depuis l’île mythique de Rangiatea. 

Une prière commune débute la journée, recentrant les enfants dans leur monde maori. On peut les voir diversement impliqués, du regard vague et bâillement distrait aux mains fortement jointes, les yeux clos avec ferveur. Ils commencent par des louanges sur l’existence de l’Homme et son créateur, et prient tout autant pour les entités que sont le ciel, la mer, la terre, la forêt… Dans la vision maori, l’apprentissage est un processus à l’échelle d’une vie, non découpé en âges ou classes, et auquel tous participent, des anciens aux bébés, chacun apprenant toujours de tous. Ainsi, l’on peut voir des enfants de quatre ans enlacer des enfants de deux ans pour leur montrer les gestes d’un chant ou d’un haka (imaginez donc des enfants encouragés à faire des grimaces !). De vrais liens d’entraide s’établissent et perdurent. 

Dans les kohanga reo, l’implication des parents est d’un grand support et encouragé. Certains viennent avec leur enfant handicapé, lequel reçoit une chaleur humaine peu commune et très propice à son développement optimal, car il est accepté par les autres qui ne le marginalisent pas outre mesure, au moins au cours des premières années. Chaque enfant a un dossier personnel qui l’accompagnera tout au long de sa scolarité, permettant aux différents instructeurs qui le suivront de prendre toute la mesure de son développement intellectuel. Au niveau de l’expression artistique, chaque élève conserve ses travaux au fil des ans, lui permettant d’affiner sa perception sur une longue période. Le discours sur chaque œuvre est très sensible, très personnel et explicite de façon étonnante un riche univers symbolique, base de la culture polynésienne. La grande diversité des œuvres démontre bien la libre expression de chaque enfant. 

L’outil informatique est beaucoup employé dans tous les kohanga reo, et facilement accessible aux enfants grâce à une méthode souple destinée à les intéresser aux ordinateurs. Bien que le système d’exploitation et la majeure partie des programmes soient en anglais, les travaux eux-mêmes sont réalisés exclusivement en langue maori. A notre grande surprise, nous avons découvert que tous les kohanga reo et autres écoles en immersion linguistique en reo Maori sont reliés entre eux par un système sophistiqué de visio-conférence, même avec des pays étrangers ! Cela leur permet d’accéder aux meilleures sources du savoir disponibles dans leurs communautés, mais aussi dans d’autres communautés indigènes de par le monde, faisant participer les enfants en tant que réels citoyens du monde dès leur plus jeune âge. 

Les kohanga reo sont nés voici vingt ans alors que les Maori faisaient le constat suivant : leur peuple polynésien de Nouvelle-Zélande, devenue minoritaire, se marginalisait en tant que victime sociale, sa langue et ses traditions s’étiolaient et ses enfants se retrouvaient en situation d’échec scolaire au sein de l’enseignement général importé d’Angleterre. Les jeunes devenaient ainsi illettrés dans les deux cultures. Le regard porté sur les Maori était celui d’une éventuelle et inéluctable disparition dans l’assimilation par la culture anglaise dominante. Pour autant, telle n’était pas la vision du futur envisagé par leurs ancêtres, dont la cosmogonie les relient au tout début du temps même. Au cours de forums destinés à revitaliser leur langue et traditions, les anciens Maori apportèrent cette réponse : « A un enfant, on ne perds pas son temps à lui expliquer la grammaire. On lui donne le sein, et on lui parle ! » 

Véritable phénomène de la société maori, les kohanga reo sont apparus ainsi, sans aucun soutien financier, au sein des whanau (prononcer fanau), ces familles élargies à la polynésienne où les anciens s’asseyent sur une natte et partagent leur vie avec les nourrissons, les enfants et leurs jeunes parents, dans une ambiance de grande affectivité. Dans les univers urbains, cette notion de whanau s’est reconstruite autour de groupes d’individus de différentes tribus, avec ce même sentiment de communauté. Un « trust » national, une fondation, fut créé, garante de la philosophie et de la qualité de l’éducation maori, le “Te Kohanga Reo National Trust. Trois ans plus tard, celui-ci gérait 300 kohanga reo répartis dans toute la Nouvelle-Zélande. Voyant le succès de l’opération, le gouvernement prit alors la décision de participer au financement, tout en laissant le contrôle à la fondation. 

Un autre aspect annexe et inattendu des kohanga reo se révéla : à travers l’apprentissage de la gestion, de l’administration et de l’enseignement, les membres du whanau formés par le trust développent un sentiment de valorisation, une autonomie et le sens de la création d’entreprise. Par ailleurs, nombreux sont les jeunes parents qui, voyant leurs propres enfants les surpasser en langue maori et en niveau scolaire, se sont trouvés motivés et ont ainsi repris leurs propres études. Les graines plantées il y a vingt ans ont germé, grandi et porté leurs fruits. Une grande partie du peuple maori retrouve désormais ses racines, permet la revitalisation de la langue et des traditions polynésiennes, tout comme les anciens retissent des liens entre les ancêtres et les enfants ; entre le passé, le présent et le futur. Aujourd’hui, dans la continuité de quelques 600 kohanga reo et des milliers d’enfants qui les ont fréquenté, existent dorénavant des écoles primaires, secondaires, des instituts technologiques et supérieurs, à des degrés divers d’enseignement en immersion et bilingue. 

Dans un tel organisme de niveau universitaire visité, 200 étudiants particulièrement brillants sont formés à être des leaders, en accord avec la vision communautaire maori, celle qui ponctue ses déclarations cérémonielles d’un puissant « Hui e, tâiki e ! » [“tous ensemble, vers l'avenir“]. Ces jeunes grossiront les rangs des Maori avocats, docteurs, cadres supérieurs, chefs d’entreprises, etc. et continueront à instiller leurs visions dans la société kiwi, participant ainsi au devenir de leur nation. 

Nous avons rencontré quelques uns de ces jeunes gens sortis du cursus scolaire en immersion, aussi parfaitement à l’aise dans le monde néo-zélandais anglophone mais farouchement attachés à leur vision polynésienne du monde, en qui la jeunesse attise la flamme et la volonté de se hisser aux postes de décision et de pouvoir, de prendre en main leur propre destinée et celle de leur pays, de changer leur monde. 

Les Maori, fiers de leur succès et heureux de venir en aide à leur famille de Polynésie Française, balayant préjugés, propagandes colonialistes et médiocrités de la mondialisation, ont donné les graines d’un nouvel espoir et d’un nouveau futur. Elles germeront pour enfin reconstruire en Polynésie Française un monde à la polynésienne, ancré dans son temps et joyau de la Terre. 

‘Nô reira, tênâ koutou, tênâ koutou, tênâ koutou katoa !"

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